Du soleil de l’Arno aux ombres danoises

   Benoit Carré aurait pu rester cet éternel jeune homme qui se promenait sur les rives de l’Arno et chantait avec sa moitié de Lilicub le poétique « Voyage en Italie », berçait Maurane « Sous le tilleul », emmenait Françoise Hardy entre « L’Enfer et le paradis », demandait à Imany de prendre soin d’elle (« Take Care ») ou avait peur des filles dans son album solo Celibatorium.  Mais il a vu le temps filer, confronté à la même angoisse que le compositeur amoureux de Mort à Venise du chef d’œuvre de Visconti, mort sur une plage ensoleillée, le Rimmel dégoulinant… Il s’est rappelé un joli conte d’Andersen qu’il avait aimé adolescent, L’Ombre, le genre de récit que l’on lit dans sa jeunesse pour sa poésie, et que l’on redécouvre dans sa maturité pour sa dimension philosophique. Il raconte la révolte d’une ombre contre son propriétaire, un philosophe renommé. Elle s’émancipe de lui, se fait passer pour l’homme véritable et court les soirées élégantes tandis que son ancien maître n’est plus qu’un personnage obsolète enfermé dans le passé. 

    La Dolce Vita ne dure toujours qu’un été ou deux, peut-être parce que le monde est en crise, plus sombre, plus incertain qu’il ne l’était au temps où le dandy dansait le calypso. Quand il apprend, en 2015, qu’un groupe de chercheurs travaillent avec l’Intelligence artificielle et réfléchissent à de nouvelles manières de créer de la musique en exploitant des milliers de données, partitions, sons, Benoit Carré se joint à eux, conscient qu’en jouant à l’apprenti sorcier, il y risque son âme et sa jolie réputation. Il devient Skygge (ombre en danois), le musicien sans visage, cybernétique, au langage shakespearien, et, en 2018, sort Hello World, le premier album composé avec l’IA, entouré d’invités, parmi lesquels Stromae, la Canadienne Kyrie Kristmanson et le jazzman Médéric Collignon. Il publie ensuite American Folk Songs, poursuivant le travail entamé par Moby il y a vingt ans, réveiller des voix d’outre-tombe dans la cryogénisation comme le beau chant a capella de la légende Pete Seeger, « Black Is The Color » qu’il fait osciller sur des accords sombres et romantiques. 

 

La ballade de l’ombre

   Lui qui contait fleurette sur un Solex passe ses journées à l’arrière d’une cour, entouré d’écrans et de logiciels, à jouer avec les fantômes de la machine, les ombres vocales, à retrouver et tordre des mélodies perdues que les logiciels malaxent dans ses entrailles, à gratter une pierre de lune, entre la peur de ce qu’il va trouver et l’exaltation. «C’est très long, sinueux », raconte Benoit Carré. « Chaque chanson prend un mois, j’improvise, je tâtonne. Parfois, je jette puis je recommence. Je travaille avec des prototypes, j’affronte des bugs, des incidents techniques, des ratages, et la composition avance à coups d’accidents, de mystère ». Ils sont deux ou trois à défier et à métamorphoser cette mémoire, jusqu’à en faire leur propre matière loin de la zone interdite du plagiat, l’Américaine Holly Herndon et le groupe Yacht. Ils sont deux ou trois à avancer vers une terre inconnue, pleins de doutes, laissant derrière eux ce qu’ils ont été dans des vies antérieures. 

    L’androïde Skygge a pourtant gardé quelque chose de l’ancien temps, quelque chose d’assez troublant auquel le robot ne peut rien, que l’on appelle la mélancolie. Elle luit au fond de la cathédrale ténébreuse remplie de chairs palpitantes qu’est son nouveau projet Melancholia, ce beau nom évoquant pour lui un sentiment et une ville imaginaire. Inspirées par le conte d’Andersen, ces dix chansons, profondes comme le lac noir, ont été sculptées après un an de navigation au large. Une ambiance fantôme de l’opéra enveloppe «Melancholia », le chant nasillard d’un clown triste touché par la vieillesse émerge de « Sad Song», un cowboy fracassé serine avec angoisse sa « Ballad of The Shadow». Sur « Ordinary World », un clavier ancien vient titiller une voix de synthèse.  Skygge change constamment les arrangements, afin de surprendre. La galaxie étrange qu’il créé évoque ici ou là l’univers de Stephen King. Ce grand romancier des ombres et de la mécanique folle savait très bien ce qui rendait les monstres effrayants : moins leur aspect que les sentiments dont ils sont dotés, à l’image de cet amour errant (« Wandering Love »), qui semble chercher un cœur à prendre dans un corridor sombre. L’une des plus jolies plaintes imaginées par Skygge et une histoire vieille comme le monde.